Monday, June 14, 2010

La pluie de juin

Foto: Silvia C.

Après plusieurs jours désespérants dans l'île-sauna, aujourd'hui le ciel s'obscurcit, les éclairs incendièrent les zones les plus obscures de la ville, et enfin, les grosses gouttes de cette pluie retardataire, que nous attendions depuis le mois de mai, se mirent à tomber.

Déjà, quand j'étais enfant, j'aimais beaucoup la pluie. Ma mère me disait que chaque goutte de pluie tombant sur le sol était comme les pointes d'une danseuse. Peut-être cette métaphore m'a-t-elle conduite à considérer la pluie comme quelque chose de quasi mystique : elle me lave, m'apporte la paix, me fait penser à des choses inconcevables sous la lumière crue du soleil.

Quand arrive juillet j'ai si chaud que mon cerveau se met en "surchauffe", comme le disque dur d'un ordinateur. Et lorsque s'en va la lumière - c'est à ce moment là, qu'en un acte sadique et néfaste, la centrale thermoélectrique "Guiteras" décide d'entrer en phase de maintenance, comme chaque été - et que les ventilateurs s'arrêtent, alors seule, l'odeur annonciatrice de l'averse peut me ramener au calme.

Traducteur: Catherine GAU

Saturday, June 12, 2010

La Permutation *


Photo : Orlando Luis Pardo Lazo
Mon optimisme s’assèche sans que j’aie pu profiter –à mon grand regret- un instant de cette sensation qui porte tant de noms mais qu’un seul verbe définit : croire. Une fois encore cette autre Claudia –la sceptique- reproche à la naïve : je t’avais prévenue que l’action c’était « douter ». Quand Pablo Pacheco m’a appelé, ému par les conversations initiées entre l’Église Catholique et le gouvernement cubain, je lui ai dit : Je ne me fais pas d’illusions mais je me réjouis que toi, depuis ta cellule et condamné à vingt ans pour avoir publié ton opinion, tu ne perdes pas la foi.
Quelques jours plus tard a commencé un transfert de prisonniers politiques que j’ai décidé de baptiser «La Permutation ». Toujours aussi incrédule –je me suis reprise- laisse-leur une marge de temps, peut-être vont-ils en libérer quelques uns avant que l’âme de Fariñas se libère de son corps. Quelle naïveté est la mienne est quel cynisme celui de mon gouvernement !
Quand j’ai appris – après les habituels allers et retours du Ministère des Relations Extérieures– que M. Manfred Nowak, Rapporteur Spécial du Conseil des Droits de l’Homme sur la Torture, ne viendrait pas à Cuba, tout m’a paru clair : nous sommes en présence de la Permutation, à qui ça plait, tant mieux, et sinon qu’il pourrisse dans sa prison. Je deviens même parano et je me demande si les deux décisions (dialogue Cardinal-Général et refus d’entrée du rapporteur) auraient pu surgir au même moment dans un seul esprit. Ne s’agissait-il pas, au départ, de libérer les journalistes er les dissidents malades ? À quel moment « changer de province » a pris la place de « libération » ? Emprisonner un homme pour ses idées, est-ce de la torture ? Et le changer de prison, qu’est-ce que c’est ?
Je serais enchantée que demain quelqu’un me montre l’évidence de mon erreur, que mes amis me sermonnent: « Tu es toujours si radicale ! », que les détracteurs d’Octavo Cerco envahissent le forum avec des commentaires dans le style : Claudia, tu t’es trompée ! Rétracte-toi, Raúl Castro a libéré les malades ! Mais je ne sais pas pourquoi, ce transfert de prisonniers, le refus d’entrée du rapporteur et un dialogue sans délais ni engagements me rappelle le jeu « Pique la queue sur l’âne » : cette compétition où un joueur essaie les yeux bandés de clouer la queue à sa place sur un animal dessiné, en se guidant par les cris d’un groupe qui ne se met pas d’accord sur l’endroit qu’occupe la tête de l’animal sur le papier.
* NdT : à Cuba, même si l’on est « propriétaire » de son logement, il est interdit de le vendre. Seuls sont autorisés les échanges (« permutas »). On voit ainsi des annonces d’offres sur les maisons : « Se permuta ».

Wednesday, June 9, 2010

Vivre sans eau

Photo: Leandro Feal

Parfois, ce que nous appelons dans mon pays "destin géographique" ne nous touche qu’à quelques mètres près; cela est mon cas: je vis dans le quartier d’El Vedado, dans une zone où j'ai de l'eau tous les jours. Malgré la phrase philosophique "l'homme pense comme il vit", j'essaie de sortir de mon environnement humide pour constater qu’autour de moi, d'autres apprennent à vivre sans eau.

J'ai une amie qui a renoncé il y a longtemps à avoir une cuvette de toilette blanche, l'eau arrive tous les deux jours et le réservoir n'est pas suffisant pour s’offrir le luxe de tirer la chasse à chaque fois qu'elle l'utilise: quelques marques jaunâtres lui rappellent, toutes les quarante-huit heures, que blanchir la céramique peut devenir un luxe. Toutefois, elle ne se plaint pas, il y en a d'autres -et elle le sait- qui sont dans une situation pire: chez Leo "La pipa" (le camion-citerne) arrive, dans le quartier Centro Habana, une fois par semaine. Comme la maison a été déclarée "inhabitable", elle ne peut pas mettre un réservoir sur le toit parce qu'elle cours le risque de voir un jour le toit lui tomber sur la tête. En dehors de la capitale c'est pire, il peut se passer une semaine sans qu'une goutte d'eau ne sorte du robinet à moitié cassé, qu'il ne vaut pas la peine de fixer.

Toutes ces difficultés ne peuvent être résolues -Qui rêve encore de recevoir une réponse à cette lettre envoyé une fois au Comité central, détaillant ces difficultés?- que sur le marché noir: des chauffeurs armés d'un camion-citerne, des tuyaux et beaucoup d'eau remplissent, pour quelques centaines de pesos, les réservoirs à sec et apaisent le besoin de se rafraichir que provoque les chaleurs de ce mois de juin sans pluie. Etant donné que pas tous les résidents peuvent se payer le camion-citerne illégal, il y a toujours quelqu'un qui appelle la police pour cafter et dénoncer le crime d'"acheter de l'eau sur le marché noir". Personne ne peut me convaincre du contraire, en espagnol ça s'appelle l'envie et c'est un des caractères primitifs de l'homme nouveau: la misère humaine.

Ce poison vers le bien-être de son prochain a, toutefois, des résultats étranges: il y a quelques jours un ami m'a raconté comment il avait été pris en flagrant délit de remplir ses réservoirs, car un voisin avait appelé la police et dénoncé le marchant d'eau. Mon ami est resté sans eau, le vendeur a eu une amende de mille cinq cent pesos et le voisin -c'est ici la partie totalement incompréhensible pour moi- est aussi resté sans eau, car l'État ne peut pas remercier chaque délateur avec une récompense.
Pourquoi ce voisin ne dénonce-t'il pas avec la même persévérance le gaspillage de l'eau à cause des conduites brisées et des réservoirs submergés qui pullulent dans la ville? Par exemple, le réservoir de la compagnie d'électricité à côté de mon immeuble, est toujours débordé, des sorte qu'il me fait imaginer que j'ai une fontaine au fond de l'appartement. Malheureusement, je sais pourquoi il ne le fait pas: sa combativité face au mal ne monte pas les échelons officiels, par lâcheté, parce que le réservoir de l'Etat a l'impunité pour gaspiller l'eau tandis que son voisin n'a pas le droit d'apprécier une douche; et voir tomber celui "d'en bas" est devenu, malheureusement, un sport national.

Traducteur: Denis

Tuesday, June 8, 2010

L'Ennemi



Photo: Claudio Fuentes Madan

Je me souviens encore, bien que j'étais une petite fille, des boîtes de conserve et du savon que ma mère conservais dans un panier métallique russe, avec l’objectif de nous préparer avant l'intervention militaire nord-américaine. Cela s'appelait "État d'Alerte Rouge", si ma mémoire ne me fait pas défaut, et parfois il y avait des exercice sur la façon de se protéger, auxquels - heureusement - je ne participais pas. Selon mon père, nous devions nous cacher, ma mère et moi, dans les caves des bâtiments et y attendre la fin de la guerre.

L'image était effroyable, aggravée par le fait qu’à cinq ans je ne comprenais pas la différence entre "la préparation de l'essai éternelle pour la défense" et "la confrontation armée imminente". Je croyais –en fait, je l'ai cru pendant de nombreuses années- qu'un jour j'aurais à me cacher des militaires nord-américains qui essaieraient de me tuer avec des mitraillettes.

Plusieurs fois, j'ai dit au revoir à mes jouets avec des larmes dans les yeux et j'ai lu, vers l'âge de huit ans, le journal d'Anne Frank, pour que l'exemple de cette brave fille me donne la force pendant que je jouais à survivre dans l'obscurité.

Au lycée, j'ai découvert le mensonge, j'ai été tellement vexé que je n'ai jamais rien dit à personne. Comment ont-ils pu nous terroriser ainsi pour le plaisir? À Cuba il y a une expression pour cela: elle veut dire que l'on s'est fait avoir, moi et toute ma famille: même au milieu de la période spéciale, ma mère souffrait quand elle devait ouvrir une de ces boîtes soviétiques qui allaient nous sauver de la famine sous les bombardements.

Le pire, c'est que le discours officiel n'a pas trop évolué depuis: il y a encore les stupides classes de la PMI (Préparation militaire intégrée) à l'école secondaire, avant d’avoir seize ans les adolescents sont déjà capables de ramper au sol dans le style "des soldats des forces spéciales" jusqu’à une tranchée et tirer avec un fusil de chase; de même, ils savent par cœur ce qu'il faut faire quand on est dans la folle "Alerte Rouge". Cependant, quelque chose a changé en nous (les adultes) et aussi en eux: ma mère ne garde pas de boîtes (sauf pour les ouragans), mes amis n’ont pas peur de sortir en courant avec leurs enfants dans un sous-sol pour se protéger des balles, le professeur de PMI n'est plus aussi exigeant (il sait que nous ne serons jamais derrière une vraie tranchée) et les jeunes enfants du primaire ne craignent pas d’être un jour Anne Frank.

Traducteur: Denis

Thursday, June 3, 2010

Et maintenant, qu'est-ce qu'il manque ?



Photo: Claudio Fuentes Madan

Chaque mois, je me trouve accablée par l’absence aléatoire de produits de première nécessité, ce peut être l’huile, le shampooing, le détergent, le lait, les œufs ou les serviettes sanitaires. Chaque fois qu’approche la fin du mois je suis envahie par l’interrogation : C’est à qui le tour de disparaître maintenant ?, comme si mon panier de la ménagère avait son libre-arbitre et jouait avec moi à « être déficitaire ». Parfois je ne peux pas laver, une autre fois, nettoyer est une agonie, ma poêle se morfond dans l’abandon ou ma casserole de haricots est déprimée par l’absence de son inséparable compagnon le riz.

J’essaie de chercher le moment où tout a commencé et je me surprends en découvrant que depuis que j’étais petite l’économie jouait à cache-cache avec moi. Je me rappelle encore clairement les choses pour lesquelles ma mère soupirait quand je n’avais que sept ans (nourriture, cigarettes, chaussures pour moi), les autres qui peuplèrent mes désirs d’adolescente (chocolat, viande, une paire de chaussures, savon) et j’arrive à l’âge adulte pour m’apercevoir qu’ils continuent à m’exaspérer par leur absence.

Je me demande, comme les autres Cubains, jusqu’à quand une bouteille d’acide chlorhydrique pour nettoyer la salle de bain aura une telle importance dans ma vie. Est-ce donc que, quand j’aurai quatre-vingts ans, j’évoquerai toujours avec nostalgie un rouleau de papier hygiénique ?

Tuesday, June 1, 2010

Un baiser illégal

Cette vidéo tourne « mystérieusement » dans la Havane. Sans autre préambule, je vous laisse un exemple de l’usage et l’abus d'usage que fait la Police Nationale Révolutionnaire de ses fonctions.


Saturday, May 29, 2010

Sans photo de R



Photo: Orlando Luis Pardo Lazo

Ce poste ne contient pas l'image de R parce que je n'avais pas le cœur de lui demander de me laisser photographier le trou de la piqure sur sa fesse. Il était environ deux heures du matin samedi et Ciro, un journaliste et moi-même étions chez Juan Juan lorsque l'appel est arrivé.

R criait de l'autre côté du téléphone, on pouvait entendre ses sanglots et les mots "sang" et "ils m'ont piqué", elle était juste à un pâté de maison du magasin "La Mariposa" à Nuevo Vedado, au coin de la rue de sa propre maison. Les hommes sont allés la chercher avec la voiture de Juan Juan. Quelques minutes plus tard, j'avais en face de moi une femme avec le visage couvert de sang, la bouche tuméfiée et un trou avec une auréole rouge dans son pantalon, là où on avait fait les injections: on lui avait pris le téléphone portable, donné des coups de pied et pour finir un hurlement "pique-le, pique-le plus!", ce qui heureusement n'a pas été le cas ou elle ne s'en serait pas sortie vivante. Je l'ai aidé à se doucher pendant qu'elle ne faisait que répéter "ils étaient des enfants, de l'âge de mon fils", et tremblait comme une feuille.
- Nous devons aller à l'hôpital parce que la blessure doit être cousue, après tu te reposes.

À la clinique chirurgicale, le chirurgien de garde, que nous avons réveillé, demanda:
- Qu'est-il arrivé?
- On l'a agressé, on l'a piqué, - lui ai-je dis- puis le vrai surréalisme a commencé:

Il s'est assis à un bureau, a sorti un formulaire et un stylo, a regardé R et sans transition entre le trou de sa fesse et sa routine de l'amygdalite, il s'est disposé à remplir un formulaire:
- Prénom? Nom de famille? Âge? Municipalité?.

Pendant qu'il essayait de faire écrire son stylo, j'ai tué un petit cafard qui déambulait avec satisfaction sur le tableau et contournait le formulaire sans difficulté. Quand il eut fini avec les formalités, il a jeté un coup d'oeil -j'ai pensé pour un instant qu'il ne le ferais jamais- sur la plaie.
- Un point de couture et c'est bon, calmez-vous.

Nous sommes allés faire le point. Le médecin me regardait comme si j'étais complètement hors de ma tête quand j'ai commencé à chasser les mouches de l'infirmerie: lui qui partage un bureau et écrit avec des cafards doit penser que je suis un maniaque de la propreté. R s'est allongé -je ne donnerai pas de détails sur le brancard- et le médecin a préparé le fil à coudre. Une seconde avant de voir l'aiguille dans la peau j'ai demandé:
- N'y a t-il pas d'anesthésie?
- Il ne s'agit que de deux points, ce n'est pas nécessaire.
- Les points font mal.

Juan Juan, debout à côté de moi, blanche comme le lait et avec des sueurs froides, intervint:
- Mais si on vient de lui donner des coups de pied. N'y a t-il pas d'anesthésie?.

Dieu merci, il y en avait et on lui en donné, parce que les "deux petits points" ont pris quinze minutes pour être faits et R n'était pas capable de supporter davantage de douleur. À un certain moment, tout cela était trop intense pour moi et j'ai eu envie de vomir: les mouches, le sang, la chaleur. Je suis sortie pour prendre l'air.

- Qu'est-ce que c'est que ce liquide?- s'écria Juan Juan presque à la fin; à ce moment-là j'étais à nouveau entrain de dramatiser avec les mouches, que je poursuivais avec fureur.
- De l'iode, le meilleur désinfectant du monde.
- Heureusement, je ne suis pas allergique, a lâché R, et j'ai dû sourire, sinon, j'aurais pu défaillir.

Traducteur: Denis